• La vieille mendiante

    Ceci relève de l'histoire vraie, de l'histoire contemporaine. 

    C'était vers 1850, un soir de septembre. 

    NEWSUne vieille mendiante était assise sur le bord d'un chemin de traverse, près de la Chapelle-Baco, dans la commune de Frossay, de la Loire-Inférieure. 

    La fermière du hameau de Sergone lui avait donné un morceau de pain noir, et la pauvre femme était en train de le partager avec un enfant, un petit ramoneur, assis près d'elle, sur le revers du fossé. 

    Si quelque paysan des alentours était passé par là, il aurait été fort surpris de trouver un enfant en pareille compagnie.

    C'est qu'en effet cette burgandine, comme on dit en Vendée, causait une sorte de terreur superstitieuse à tous les habitants de la contrée. Les enfants la fuyaient de bien loin. 
    A son approche, les mères cachaient leurs nourrissons, pour les soustraire au mauvais sort, que pouvait leur jeter son oeil de chouette. 

    On lui donnait pourtant, moitié par compassion, moitié par crainte, le morceau de pain qu'elle demandait. Mais, sa maigre pitance reçue, la pauvresse, silencieuse et craintive, se retirait à l'écart, près d'un mur, et réchauffait au soleil du bon Dieu ses membres amaigris. 

    Elle regardait sans cesse autour d'elle, avec l'air effaré d'un oiseau nocturne, pour s'assurer qu'elle était loin de tous ces regards malveillants qui la poursuivaient partout. Rarement elle approchait des bourgs. Elle passait la plupart de ses nuits couchée à l'abri d'un buisson, ou sur la lisière d'un bois. 

    Les paysans la désignaient sous un nom sinistre : ils l'appelaient la garache. C'était pourtant une bien excellente créature que celle pauvre femme. Vous en voyez la preuve dans la délicate charité qu'elle témoigne au petit ramoneur qui a bien voulu consentir à s'asseoir auprès d'elle. 

    Mais elle portait, sans doute, la peine de sa mauvaise mine et de sa misère. 

    Comme toute affection humaine la fuyait, elle s'était repliée, et comme enveloppée en elle-même, et ne demandait plus rien à la terre que l'humble morceau de pain de chaque jour. 

    Elle avait fini par accepter, sans se plaindre, le cruel isolement qui se faisait autour d'elle. Et, soutenue par sa foi de Vendéenne, (car elle était native du village de Corbaon en Château-Guibert), la pauvre vagabonde avait trouvé son refuge en Dieu, le père de tous les pauvres et de tous les abandonnés.

    Un jour, par une dure matinée de janvier 1856, on rencontra la mendiante au pied d'un chêne, dans la forêt de Prinçay. On la crut d'abord endormie : la malheureuse était morte de froid.

    Moins riche que le Juif-Errant, elle n'avait qu'un sou dans sa poche. Un bout de papier crasseux, trouvé dans ses haillons, apprit au public son nom, qu'elle avait soigneusement caché. Elle s'appelait Jeanne de Lespine. Elle était née au mois d'août 1793, date terrible et sanglante dans les annales de la Vendée. 

    NEWSMais revenons au chemin de traverse de la Chapelle-Baco, où nous avons rencontré Jeanne de Lespine, partageant son pain avec le petit ramoneur, qu'elle avait dû vivement intéresser par une histoire très émouvante. 

    C'est le moment où son récit fut interrompu tout à coup par un importun visiteur. C'était un voyageur qui passait là par hasard, un touriste, un curieux, friand de toutes les raretés antiques ou modernes. 

    Il s'arrêta carrément devant ce duo de toute rareté; puis, il ne craignit point d'accoster la garache, et de l'interpeller d'un air bon enfant. 

    - "Mais, bonne femme, lui dit-il, ça m'a l'air fort intéressant, ce que vous racontez à ce petit, et franchement, je voudrais en avoir ma part." 

    La mendiante fut tellement interloquée par cette apostrophe inattendue, qu'elle voulait prendre la fuite : mais l'enfant fut plus brave ; il la retint, et rassurée bientôt par la parole et par les manières affables de l'étranger, Jeanne de Lespine, de Corbaon, en Château-Guibert (Vendée), consentit à recommencer, pour le touriste, la belle légende qu'elle était en train de conter au ramoneur : c'est la légende de l'Homme qui a un poil dans la main. 

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