• L'Homme qui a un poil dans la main

    Légende de Vendée

    "Autrefois, à Chateau-Guibert, joli bourg entre plaine et bocage, il y avait un homme du nom de Jacques Thibaut, riche, aimable, complaisant, mais paresseux, si paresseux qu'on ne l'appelait jamais que Jacques l'Endormi. 


    Le surnom n'était pas volé ! A la saison des foins et des moissons, les travailleurs du bocage et de la plaine le rencontraient toujours couché sur le foin des prairies, sur les gerbes des sillons, et près des aires, sur les pailles entassées par les batteurs. 

    Il avait oublié, cet homme, le grand précepte du Créateur : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. 

    De cette vie paresseuse et indigne, il résulta deux châtiments : l'un s'appelait la honte, et l'autre, la misère. 

    La honte, c'est que ce fainéant s'aperçut, un jour, qu'il avait un long poil dans ta main. Au dire des anciens, ce poil ne manque jamais de pousser, comme une flétrissure, dans la main du paresseux. 

    Jacques Thibaut, profondément humilié de ce signe accusateur et déshonorant, faisait de vains efforts pour le supprimer. Il coupait le poil, il l'arrachait, il le brûlait, et rien n'y faisait ; le poil vengeur repoussait toujours. 

    Et Jacques Thibaut était souvent troublé dans ses sommeils en plein jour, par toutes les langues de Chateau-Guibert, qui disaient bien haut : C'est Jacques l'Endormi, l'homme qui a un poil dans la main. 

    La misère suivit de près ce premier châtiment de Dieu. Comme tout paresseux, Jacques Thibaut devint ivrogne et gourmand. Il mangeait et buvait, il buvait surtout son avoir, sans s'inquiéter d'apprendre comment le grain de froment se transforme en épi, comment le lait devient du beurre, comment le raisin, dans le pressoir, se change en vin. 

    Et quand il eut tout mangé, il fallait pourtant manger encore ; et il n'avait plus ni sou, ni maille, ni pain. C'était la misère noire. 

    Ah ! c'est alors que le paresseux Jacques Thibaut fut forcé de réfléchir la première fois de sa vie, et de se donner la peine d'avoir une idée. 

    Savez-vous l'idée qu'il eut? Elle est très drôle; elle est même coupable, puisqu'il ne faut jamais prendre avis des sorciers... Mais enfin, Dieu tire le bien du mal, et la chose finit par tourner à bien. 

    APREMONTIl y avait alors dans le pays une vieille sorcière, qui avait le renom de tout connaître, dans le passé comme dans l'avenir, qui faisait sortir les morts de leurs tombeaux, et qui conversait avec eux comme avec de vraies personnes humaines.

    Elle avait la puissance d'une fée, et régnait au loin, sur la Gatine et sur la Plaine, de Maillezais à la Roche-Corbaon. 

    L'Endormi se réveilla donc un jour, et se dit à lui-même, en mettant sa tête dans ses deux mains :

    « S'il est encore quelque moyen sur la terre pour m'empêcher de mourir de faim, il n'y a que la sorcière pour me le dire ; allons la trouver. » Et il y alla. 

    La vieille devina son homme du premier coup d'oeil, et lui répondit : 

    — Ivrogne et paresseux, je te connais, et je sais la leçon qu'il te faut. Reviens me trouver cette nuit, au cimetière, près du chemin de la Roche-Corbaon. 


    La réponse était déjà dure, mais la misère aidant le peu de courage qui lui restait encore, Jacques Thibaut fut fidèle au rendez-vous. Il se dirigea, tout tremblant, vers le cimetière, à la clarté de la lune et des étoiles, en recommandant son âme à Dieu. 

    ORATOIRES EN VENDEE

    La sorcière était là, qui l'attendait, entre quatre cyprès, et debout sur une tombe, la plus haute du champ des morts. Elle avait déjà saisi, enchaîné et fasciné son client par l'éclair de son regard. 

    Jacques Thibaut, écoute et regarde, lui crie-t-elle d'une voix étrange, qui n'avait rien d'une voix humaine. 

    ORATOIRES EN VENDEEEt Jacques Thibaut vit surgir devant lui un fantôme.

    C'était un vieux chevalier, l'épée au poing, portant le heaume et le haubert.

    Il s'avance, terrible et menaçant, vers le paresseux, et lui dit en passant près de lui : 

    — Jacques, je suis ton vingtième grand-père. J'ai bataillé longtemps pour acquérir le bien que tu as mangé. Fais comme moi, travaille; les bons à rien doivent mourir de faim. 

    Et le chevalier disparut. 

     

     

    ORATOIRES EN VENDEED'une tombe voisine surgit un second fantôme.

    C'est une vieille femme ridée, courbée, branlant la tête, et portant une quenouille à son côté.

    Elle s'avance aussi vers le paresseux et lui dit : 

    — Jacques, je suis ta seizième grand'mère. Tous les jours, et la nuit durant les longues veillées d'hiver, j'ai filé le chanvre et le lin. Fais comme moi, travaille ; les bons à rien doivent mourir de faim. 

    Et la vieille disparut. 


    D'une troisième tombe, Jacques voit aussitôt sortir un vieillard à cheveux blancs, mais qui paraît vigoureux encore.

    C'est un charpentier ; on le reconnaît à la lourde hache qui pend sur son épaule nue.

    Comme le chevalier et la fileuse, il s'approche de Thibaut et lui dit : 

    — Jacques, je suis ton quinzième grand-père. Celle hache fut mon gagne-pain. Fais comme moi, travaille ; les bons à rien doivent mourir de faim. 


    Le pauvre Endormi, vous devez le comprendre, était rudement réveillé par celte effrayante procession de morts, qui défilent devant lui. Il se demande si, de toutes ces fosses, ne va pas se dresser successivement, sous ses yeux, tout le peuple des trépassés, pour venir flageller sa paresse.

    Il voudrait s'enfuir, ou rentrer lui-même dans l'une de ces tombes, pour se dérober à ces apparitions vengeresses. Mais il est enchaîné là par une force invincible. La sorcière a son programme; elle veut qu'il soit rempli.

     

    ORATOIRES EN VENDEEThibaut voit debout un quatrième fantôme. C'est une bergère, en costume de paysanne de Château-Guibert.

    De sa main gauche, elle tient une quenouille, et porte sa houlette dans sa main droite. 

    Jacques, lui dit-elle, en passant comme les autres, je suis ta quinzième grand'tante. Dans les beaux jours, comme dans les temps de neige et de verglas, je travaillais en gardant mes moulons. Fais comme moi, travaille ; les bons à rien doivent mourir de faim. 

    Et la bergère disparut. 

     

    ORATOIRES EN VENDEEUn cinquième fantôme, plus grave et plus majestueux que tous les autres, se dresse déjà devant le paresseux. 

    C'est un prêtre, en longue robe noire, tenant son bréviaire à la main : 

    — Jacques, lui dit-il, je suis le fils de ton second grand-père. J'ai baptisé, j'ai prêché; j'ai secouru les pauvres, assisté et consolé les mourants. Ma vie fut un bon et rude labeur. Fais comme moi, travaille ; les bons à rien doivent mourir de faim. 

     

    La vision suivante fut la plus terrible. 

    C'était un paysan armé d'un lourde bêche, un solide et vigoureux laboureur, que Thibaut reconnut à première vue. 

    L'apparition lui dit d'une voix formidable : 

    — Jacques, je suis ton père. Je n'ai cessé de remuer le sol du champ que tu as vendu, et de l'arroser de mes sueurs, Malheur à toi qui n'as jamais travaillé ; les bons à rien doivent mourir de faim. 

    La sorcière avait réservé pour le dernier acte son grand coup de théâtre et sa dernière leçon. 

    Celle leçon fut épouvantable. 

    Tout à coup, comme au signal d'une baguette magique, tout le peuple des trépassés, se dressant à la fois sur toutes les tombes du cimetière, se met en marche et par un mouvement circulaire, vient envelopper Jacques le Paresseux. Il forme autour de l'Endormi un cercle effrayant, épais, serré, nombreux comme ces foules houleuses, qui se pressent autour d'un grand coupable montant à l'échafaud. 

    Ces fantômes portent sur l'épaule les insignes de leur métier et l'instrument de leur travail. 

    Et voici que, tous ensemble, ils s'écrient d'une seule voix, qui retentit comme un fracas de tonnerre le long des coteaux et dans tous les vallons de Château-Guibert : 

    — Ignoble paresseux, nous sommes tes ancêtres ; et tous nos jours étaient pleins de peines et de labeurs. Nous avons consacré notre vie au devoir et non pas au plaisir ; et vainqueurs des passions mauvaises par la sainte passion du travail, nous n'avons été vaincus que par la mort. 

    Puisque l'oisiveté de tout vice est la mère 
    A la sueur du front il faut manger son pain. 
    Lâche, fais comme nous, travaille sur la terre : 
    Les bons à rien doivent mourir de faim. 

    Et Jacques Thibaut, que devint-il sous les coups de celte effroyable décharge? 

    Eh bien ! la légende nous dit qu'il n'en mourut pas. Ce qui mourut de mort subite, ce fut la paresse de Jacques l'Endormi, et avec elle disparut le poil que cet homme avait dans la main."

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